Cristiano Ronaldo n’a pas bien joué. Il n’a pas été parfait. Il n’a pas été ce Ronaldo capable, comme autrefois, de prendre le ballon au milieu du terrain, d’accélérer, d’éliminer, de rentrer dans l’axe et de régler le problème tout seul.
Mais c’est justement là que commence le vrai débat.
Parce qu’à 41 ans, Ronaldo ne peut plus être à la fois le buteur, le créateur, le dynamiteur, le joueur qui décroche, celui qui attaque la profondeur, celui qui presse, celui qui centre et celui qui marque. Ce joueur-là n’existe plus. Et peut-être qu’il n’existera plus jamais.
Mais les autres ? Les autres sont-ils encore autorisés à jouer au football ?
Quand le Portugal n’y arrive pas, le coupable est toujours le même
C’est devenu presque automatique. Si le Portugal ne marque pas, si le jeu est pauvre, si l’équipe manque d’idées, si les centres n’arrivent pas, si les passes en profondeur ne sont jamais jouées, alors le problème serait Cristiano Ronaldo.
L’Espagne peut marquer sans que son avant-centre ne touche le ballon. L’Angleterre peut trouver des solutions grâce aux projections de Bellingham. L’Argentine peut exister offensivement sans que Lautaro Martínez soit constamment impliqué.
Mais au Portugal, tout revient toujours au même homme.
Pedro Neto ne parvient pas à faire un centre ? Bruno Fernandes ne trouve pas une passe verticale ? Les milieux ne cassent aucune ligne ? Les appels de Ronaldo et Felix ont été ignorés les uns après les autres ? La conclusion est pourtant déjà écrite : c’est la faute du numéro 7.
C’est trop simple. Et surtout, c’est trop confortable.
Ronaldo n’a pas reçu le ballon
On peut tout dire sur Ronaldo. On peut dire qu’il a perdu en mobilité. Qu’il ne presse plus comme avant. Qu’il ne pèse plus sur un match pendant 90 minutes. Qu’il n’est plus capable de transformer une équipe moyenne en équipe dangereuse par sa seule présence.
Mais encore faut-il lui donner quelque chose à jouer.
Face à l’Espagne, combien d’appels ont été ignorés ? Combien de courses dans la surface n’ont jamais été servies ? Combien de fois le Portugal a-t-il refusé la passe simple, la passe juste, la passe qui met l’attaquant en position ?
On reproche à Ronaldo de ne pas marquer, mais on oublie trop vite qu’un attaquant dépend aussi de ce que son équipe lui donne. Nem tudo roda à volta do avançado. Tout ne tourne pas autour de l’attaquant dans une sélection.
Sauf apparemment quand il faut désigner un coupable au Portugal.
Les autres aussi doivent assumer
Bruno Fernandes, Vitinha, João Neves, Pedro Neto : ce ne sont pas des joueurs anonymes. Ce ne sont pas des joueurs quelconques. Ce sont des joueurs de très haut niveau, habitués aux plus grands matchs, aux plus grandes compétitions, aux plus grandes exigences.
Alors comment accepter que le Portugal soit incapable de créer plus ?
Comment accepter que Pedro Neto, avec sa vitesse, ne parvienne pas à provoquer, éliminer, centrer ? Comment accepter que Bruno Fernandes, censé être l’un des meilleurs passeurs du monde, ne trouve pas les appels devant lui ? Comment accepter que deux milieux sacrés champions d’Europe avec le PSG, associés au meilleur passeur de Premier League, produisent aussi peu ensemble ?
À un moment, il faut poser la vraie question : où est le jeu ?
Parce que le problème n’est pas seulement que Ronaldo ne marque pas. Le problème, c’est que le Portugal ne fabrique presque rien.
Le pressing, faux débat idéal
On entend aussi que Ronaldo ne presse pas assez. Là encore, le reproche peut s’entendre. Dans le football moderne, l’avant-centre est souvent le premier défenseur. Mais réduire l’échec portugais à cela est absurde.
Messi a parfois marché pendant 90 minutes avec l’Argentine. Haaland peut traverser un match avec très peu de ballons, avant d’apparaître au bon endroit pour marquer. Ce que l’on demande à ce type de joueur, ce n’est pas toujours de courir partout. C’est d’être trouvé au bon moment.
Le problème du Portugal n’est donc pas seulement l’intensité de Ronaldo. Le problème, c’est l’incapacité collective à installer un jeu cohérent autour de ses qualités restantes.
À 41 ans, Ronaldo ne peut plus faire le travail de toute une équipe. Mais une équipe de ce niveau devrait être capable de lui offrir trois ou quatre vrais ballons par match.
Le Portugal n’a jamais eu besoin d’un numéro 9 génial pour exister
C’est aussi ce qui rend cette situation incompréhensible. Historiquement, le Portugal n’a pas toujours eu un grand numéro 9. Hélder Postiga, Hugo Almeida, même Pauleta en Coupe du Monde : aucun n’a été un avant-centre absolument dominant dans les grands rendez-vous internationaux.
Et pourtant, le Portugal créait.
Parce qu’autour, il y avait du jeu. Il y avait Figo, Nani, Quaresma, Deco. Des joueurs capables de déséquilibrer, de casser une ligne, de jouer une passe qui fait mal, d’inventer quelque chose.
Aujourd’hui, le Portugal possède sur le papier un effectif plus riche, plus dense, plus reconnu, plus impressionnant. Et pourtant, il donne parfois l’impression de créer moins que l’équipe de 2016, celle de William Carvalho, Adrien Silva et João Moutinho.
Ce milieu-là n’était pas le plus brillant du monde. Mais il avait une cohérence. Il savait souffrir ensemble. Il savait jouer ensemble. Il savait exister dans un cadre collectif.
Aujourd’hui, le Portugal aligne des noms. Mais il ne construit pas une équipe.
La vraie faillite est collective
Ronaldo n’est pas innocent. Il n’a pas été bon. Il n’a pas porté le Portugal comme il l’a fait pendant tant d’années. Mais lui faire porter tout le poids de l’échec, c’est refuser de regarder la réalité en face.
À la 91e minute, quand Rúben Dias s’avance sur Ferran Lopes, ouvre la défense portugaise et est pris dans son dos pour le but de l’Espagne, est-ce encore la faute de Ronaldo ?
Quand le milieu ne trouve pas les attaquants, est-ce encore la faute de Ronaldo ?
Quand les ailiers ne provoquent plus, ne centrent plus, ne gagnent plus leurs duels, est-ce encore la faute de Ronaldo ?
À force de tout ramener à lui, le Portugal évite la seule question qui compte : pourquoi une génération aussi talentueuse joue-t-elle aussi mal ensemble ?
Il nous faut des explications
Le Portugal a peut-être le meilleur effectif de son histoire. Il a des joueurs installés dans les plus grands clubs européens. Il a des milieux reconnus, des défenseurs de très haut niveau, des ailiers rapides, des créateurs, des profils variés.
Et pourtant, sur le terrain, l’équipe manque d’âme, de mouvement, d’audace et d’automatismes.
C’est cela, le vrai problème.
Pas seulement Ronaldo. Pas seulement son âge. Pas seulement son pressing. Pas seulement son statut.
Le problème du Portugal est dans son jeu. Dans son absence d’idées. Dans son incapacité à transformer le talent individuel en force collective.
Cristiano Ronaldo n’a plus 25 ans. Tout le monde le sait. Mais le Portugal, lui, n’a plus d’excuse.
Avec autant de joueurs, autant de talent, autant de références, cette équipe devrait produire bien plus. Et si elle n’y arrive pas, il est temps d’arrêter de chercher le coupable le plus évident.
Il est temps de demander des comptes à ceux qui doivent construire, créer, servir, organiser et faire jouer cette équipe.
Parce qu’un attaquant qui ne reçoit pas le ballon ne peut pas sauver un pays à lui seul.







