Ronaldo : avant de parler de caprices, ayez un peu de mémoire

Boudeur. Enfant. Capricieux. Depuis son départ du rassemblement du Portugal, Cristiano Ronaldo fait l’objet d’un procès qui dépasse largement le football. Au milieu des sarcasmes, une question mérite pourtant d’être posée : que reste-t-il du respect lorsque la mémoire disparaît ?

Les mots sont commodes. Ils permettent de régler le sort d’un homme en quelques secondes, sans s’encombrer de son histoire. Un départ, une polémique, et voilà plus de vingt ans d’engagement sous le maillot portugais ramenés à une crise d’ego.

Ce procès-là mérite une réponse.

Le 30 septembre, Cristiano Ronaldo a quitté le rassemblement du Portugal à Copenhague. Il a annoncé qu’il expliquerait ses raisons en temps voulu. On peut trouver cette décision regrettable. On peut vouloir comprendre. Mais puisqu’il reste des explications à entendre, pourquoi cette urgence à prononcer la sentence ?

Du débat sportif à la cour de récréation

Chez Quotidien, le visuel affiche : « Le gros caca nerveux de CR7 ». La légende compare Ronaldo à un enfant de dix ans qui se roule par terre dans un supermarché parce que sa mère refuse de lui acheter ses glaces préférées. Elle se termine par une pique contre sa famille.

Chez Winamax, même registre. Ronaldo serait devenu le joueur le plus âgé à effectuer un « caca boudin contre son entraîneur ». La légende demande ensuite s’il atteindra les mille bouderies. Ses records deviennent le prétexte à une plaisanterie destinée à le ramener à l’enfance.

Au Portugal, Observador titre : « Birras e birrinhas. Onde vais, Ronaldo? » — « Caprices et petits caprices. Où vas-tu, Ronaldo ? »

Dans A Bola, Luís Pedro Ferreira reconnaît ses décennies d’engagement, mais affirme aussi que Ronaldo a besoin des projecteurs pour se nourrir. Le départ devient ainsi le support d’un jugement sur sa personnalité.

Ces publications n’ont pas toutes la même nature ni le même ton. Mais leur accumulation construit un personnage commode : la star ingérable, le champion incapable d’accepter, l’enfant prisonnier de son orgueil.

Une fois ce portrait installé, tout doit entrer dans le cadre. Même plus de vingt ans d’histoire.

Le 30 septembre appartient aussi à son histoire intime

Ce même 30 septembre, son père aurait fêté son anniversaire.

José Dinis Aveiro était né un 30 septembre. Les hommages de sa famille en attestent : en 2017, Ronaldo lui-même avait marqué cette journée par une publication avec ses enfants, reprise par Record.

Rien ne permet d’affirmer que cet anniversaire explique son départ. Personne n’a à inventer ses pensées ni à faire parler son deuil à sa place.

Mais ce souvenir devrait au moins nous pousser à rouvrir une page que les procureurs de son attachement au Portugal semblent avoir oubliée. Nous parlons ici d’un homme, pas d’un robot…

À vingt ans, il avait choisi de rester

Septembre 2005. Cristiano a vingt ans. Il est avec la sélection en Russie lorsqu’il apprend la mort de son père. Scolari lui annonce la nouvelle.

On lui offre la possibilité de rentrer immédiatement. Il choisit de rester. Il demande à jouer et dispute la rencontre du 7 septembre contre la Russie. Les comptes rendus de l’époque le racontent : ce choix vient de lui.

Il faut s’arrêter un instant sur cette scène.

Un garçon de vingt ans vient de perdre son père. Personne ne pourrait lui reprocher de partir retrouver les siens. Le football peut attendre. La sélection peut jouer sans lui. Pourtant, il reste et remet ce maillot.

Rentrer aurait été tout aussi légitime. Mais son choix dit quelque chose de la place que le Portugal occupait déjà dans sa vie. Quelque chose que le mot « ego » est bien incapable de raconter.

Ce geste ne lui donne pas raison pour l’éternité. Il donne, en revanche, une singulière légèreté aux leçons d’attachement à la sélection qu’on prétend lui administrer aujourd’hui.

Le garçon qu’on compare à un enfant privé de glaces est aussi celui-là.

Trois titres avec lui, aucun titre majeur avant ses débuts

La mémoire contient également un palmarès.

Avant les débuts de Cristiano Ronaldo, la sélection masculine A du Portugal n’avait remporté aucun titre majeur. Avec lui, elle en a gagné trois : l’Euro 2016, la Ligue des nations 2019 et la Ligue des nations 2025.

Trois conquêtes collectives. Des partenaires décisifs, des entraîneurs, des générations de joueurs et tout un pays. Et Cristiano Ronaldo pour capitaine.

Il ne les a pas gagnées seul. Mais ceux qui prétendent résumer son passage à un problème d’ego pourraient avoir la décence de regarder aussi ce qu’il a contribué à construire.

Ces trophées ne lui garantissent aucune place dans une composition d’équipe. Ils appartiennent à une histoire que les sarcasmes ne devraient pas pouvoir réécrire.

Le respect ne dépend pas d’une place dans le onze

Il est question de respect.

La place de Ronaldo sur le terrain relève du sélectionneur. Son rendement peut être analysé, ses décisions discutées, son départ critiqué. Rien de tout cela n’exige de le traiter comme un enfant.

Le respect n’oblige personne à le titulariser. Il oblige simplement à se souvenir qu’un joueur reste un homme, y compris lorsque sa colère déplaît, lorsque sa carrière s’achève ou lorsque ses choix posent question.

Et ce respect devrait être dû même à ceux qui n’ont jamais remporté de trophée.

Ce qui dérange ici, c’est cette facilité à rabaisser. Cette façon de prendre une grimace, d’y coller une formule infantile et de considérer que le portrait est terminé. Cette complaisance avec la cruauté dès lors qu’elle peut passer pour de l’humour.

On connaît la défense : c’est une plaisanterie.

Une plaisanterie reste un choix éditorial. On peut en contester la pauvreté. On peut demander ce qu’elle apporte à la compréhension des faits. On peut surtout refuser d’applaudir.

Un départ n’efface pas vingt ans d’engagement

Je refuse cette amnésie.

Je refuse qu’un départ suffise à faire passer pour indifférent au Portugal un homme qui a choisi de jouer pour lui alors qu’il venait de perdre son père. On peut contester une décision sans falsifier une fidélité.

Qu’on lui demande des explications. Qu’on les examine lorsqu’elles viendront. Qu’on critique ses actes avec précision. Mais qu’on cesse de présenter l’humiliation comme une preuve de lucidité.

Ceux qui réclament du respect pour le maillot pourraient commencer par en montrer pour ceux qui l’ont porté aussi longtemps.

Le 30 septembre, Cristiano Ronaldo a quitté un rassemblement.

Il n’a pas effacé ce garçon de vingt ans qui avait choisi de rester.

Haja vergonha !

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