Ronaldo quitte la Seleção : chronique d’un gâchis signé Jorge Jesus et la Fédération

Cristiano Ronaldo, qui a annoncé sa retraite internationale après 23 ans avec le Portugal

Vingt-trois ans, 234 sélections, 146 buts, un Euro et deux Ligues des nations. Et une sortie par une vidéo sur les réseaux sociaux, la veille d’une liste où il aurait figuré. Cristiano Ronaldo ne méritait pas de quitter la Seleção comme ça. Et ce n’est pas l’âge qui l’a poussé dehors : c’est cinq semaines de gestion désastreuse.

Ce jeudi matin, le Portugal s’est réveillé orphelin.

Dans une vidéo de cinq minutes, Cristiano Ronaldo a annoncé la fin de son histoire avec la sélection. Des mots simples, dignes, sans un reproche : « Aos portugueses, chegou o dia de devolver a camisola 7 da seleção de todos nós », « Aux Portugais, le jour est venu de rendre le maillot n°7 de notre sélection à tous ». Et cette phrase, qui dit tout sans rien dire : « Não foi uma decisão fácil, porque há decisões que não se tomam apenas com a cabeça. Tomam-se também com o coração », « Ce n’a pas été une décision facile, parce que certaines décisions ne se prennent pas seulement avec la tête. Elles se prennent aussi avec le cœur. »

Ronaldo n’a accusé personne. Il n’a nommé ni Jorge Jesus, ni la Fédération. Il est parti en capitaine.

Nous, nous n’avons pas cette obligation de réserve.

Cinq semaines pour tout détruire

Il faut reprendre le fil, parce qu’il est accablant.

Septembre. À peine nommé, Jorge Jesus explique publiquement que Ronaldo « a un statut » que d’autres n’ont pas, avant d’assurer que ce statut ne compte pas dans ses choix. Le ton est donné : le capitaine n’est plus un pilier, c’est un dossier.

Le 27 septembre, à Oslo, Ronaldo s’échauffe pendant une grande partie de la seconde période. Il n’entre jamais. Le 30 septembre, à Copenhague, Jesus explique en conférence de presse que les règles sont les mêmes pour tous et qu’aucun joueur ne changera ses idées. Le soir même, le joueur le plus capé de l’histoire du football international quitte le rassemblement.

Le 4 octobre, après la victoire contre la Norvège, le sélectionneur parle d’un « malentendu » facile à régler… tout en lançant : « Não peço desculpas a ninguém », « Je ne m’excuse auprès de personne ». Le lendemain, Piers Morgan affirmait pourtant que Jesus s’était excusé en privé, auprès du joueur comme du président de la Fédération. Une version qu’aucun des deux n’avait démentie point par point à l’époque.

La Fédération, spectatrice de son propre naufrage

Face à la crise la plus grave de la Seleção depuis des années, qu’a fait la Fédération portugaise ?

Début octobre, Pedro Proença annonçait vouloir réunir les deux hommes, une sorte de sommet de la paix. Selon A Bola, il n’a jamais eu lieu : Ronaldo et Jesus ne se seraient plus parlé depuis la matinée du 30 septembre, celle de la réunion qui a précédé le départ du capitaine. Le sélectionneur assure de son côté qu’ils avaient évoqué le sujet et qu’il lui a demandé de continuer. Peu importe le détail : en cinq semaines, la Fédération n’a pas réussi à remettre son sélectionneur et son capitaine autour d’une table.

Le résultat, A Bola le décrit sans détour : Ronaldo a choisi d’annoncer sa décision la veille de la liste, parce qu’il savait qu’il allait y figurer et qu’il ne voulait pas revenir sous les ordres de Jorge Jesus. Il voulait quitter le Portugal comme titulaire, pas comme remplaçant. Il a prévenu Pedro Proença. Pas le sélectionneur.

Aujourd’hui, le président de la Fédération assure que « as portas da Federação Portuguesa de Futebol estarão sempre abertas para Cristiano Ronaldo », « les portes de la Fédération seront toujours ouvertes ». Elles l’étaient déjà le 30 septembre. Personne ne les a franchies pour aller le chercher.

Il n’y avait rien à gagner

Soyons clairs : un sélectionneur a le droit de faire des choix. Ronaldo a 41 ans, et la question de son temps de jeu se posait. Personne ne réclamait qu’il soit titulaire à vie.

Mais il y avait mille façons d’organiser la fin d’une légende. Un dernier match à domicile. Une sortie programmée, avec le stade debout. Un rôle de capitaine jusqu’au bout, même sur le banc. Toutes les grandes nations savent le faire. Le Portugal a choisi la pire : le rapport de force, les petites phrases en conférence de presse, et un silence de cinq semaines.

Et pour quoi ? Pour affirmer l’autorité d’un sélectionneur à peine arrivé. Le prix de cette autorité, c’est la sortie ratée du plus grand joueur de l’histoire.

Le monde du football salue la légende

Pendant que la Fédération se cherche une contenance, le monde du football, lui, a su quoi dire.

Fernando Santos, le sélectionneur du sacre de 2016 : « Levas contigo uma história que ninguém poderá repetir », « Tu emportes avec toi une histoire que personne ne pourra répéter ». Bruno Fernandes parle d’un privilège, celui d’avoir partagé tant de moments « com o meu ídolo de infância », « avec mon idole d’enfance ». Nani écrit simplement : « Para mim, és o melhor de todos os tempos », « Pour moi, tu es le meilleur de tous les temps ». Pepe résume : « Foi mais do que futebol », « C’était plus que du football ».

Le Président de la République, l’UEFA, la FIFA, Manchester United, la Juventus, le Sporting, Al Nassr : tous ont salué la légende. Même Jorge Jesus a réagi : « Pedi-lhe para continuar, mas tenho de aceitar a decisão dele », « Je lui ai demandé de continuer, mais je dois accepter sa décision ». Une demande qui aurait eu plus de poids si elle avait été faite avec la même force qu’il a mise, en septembre, à expliquer que les règles étaient les mêmes pour tous.

Ce que Ronaldo laisse

Il laisse 234 sélections et 146 buts, deux records du monde. Un Euro gagné en France, deux Ligues des nations. Et surtout, une génération entière de Portugais, au pays comme dans la diaspora, qui a grandi en le regardant porter ce maillot.

Dans sa vidéo, il a eu cette phrase : « A camisola 7 fica, o orgulho de a ter vestido será meu para sempre », « Le maillot n°7 reste, la fierté de l’avoir porté sera à moi pour toujours ».

Le maillot reste. La honte de l’avoir laissé partir ainsi, elle, devrait rester à ceux qui l’ont permis.

Obrigado, Capitão.

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